Quelques points de vue personnels parmi les animateurs du comité d’initiative

Maryvonne Holzem

Pourquoi un Collectif La Reconstruction : que souhaitons-nous reconstruire  ?

À l’heure où l’humanité n’a jamais été aussi objectivement unifiée par des menaces communes, qu’elles soient environnementales ou politiques, le déni de réalité est devenu échappatoire : des faits alternatifs au plus haut niveau politique, au lobbying généralisé pour rendre encore plus inaudibles des décisions éclairées et conforter l’apathie des pouvoirs publics. On construit des murs pour bloquer les réfugiés, alors que le climat ne connaît pas de frontière et que les deux effondrements, écologique et politique, vont de pair.  La réalité elle-même ne serait plus qu’une « vision du monde » variant au gré des intérêts et la certitude que critère de connaissance (la maxime cartésienne Cogito ergo sum devient : « Je crois donc c’est vrai »). Dans ces conditions de relativisme généralisé, la vérité historique ne serait qu’un récit comme les autres, une sorte de roman périmé et les droits humains un leurre universaliste et occidental. Tout se passe comme si ce relativisme déconstructeur transposait dans le monde intellectuel la dérégulation généralisée imposée dans le monde économique et social avec ses conséquences politiques fascisantes.

C’est dans ce contexte que s’inscrit notre démarche de connaissance objective de notre monde commun et de reconstruction du concept d’humanité. De ce point de vue, il convient de renouer avec les textes fondateurs des Sciences de la culture et le projet des Lumières en étudiant la diversité humaine et en conciliant un cosmopolitisme, sans vision hégémonique ni point de vue surplombant, avec la description des particularités. Le cosmopolitisme des Lumières et la création du comparatisme restent à l’origine des Sciences de la culture. C’est pourquoi depuis 2021, les invités de nos séminaires et tables rondes sont spécialistes de W. von Humboldt, Saussure, Boas, Cassirer, Lévi-Strauss, Sapir, Panofsky, Benveniste, Simondon, Jakobson, Hjelmslev, Heinrich Schenker, … mais également de sémiotique des cultures et de la place du mythe, de psychanalyse avec Jean Laplanche pour lequel le sujet n’est pas réductible à ses pulsions, du droit à l’heure d’une digitalisation de la justice qui laisse entrevoir un monde débarrassé de l’humain. [voir le programme de nos séminaires sur le site https://lareconstruction.fr ]

Philippe Monsel

Nous faisons face à la situation dans laquelle grandit sans cesse la perturbation des équilibres entre les sociétés humaines et leurs milieux sociaux et naturels de vie. Se produit globalement une précipitation des évolutions délétères (accumulation des gaz à effet de serre, réchauffement global, sécheresse, hausse de la température des océans, fonte des glaces terrestres et marines, augmentation de masse des eaux marines). Cette situation de destruction coïncide exactement avec l’extension sans limites du capital et l’accentuation de l’exploitation du travail humain et des ressources naturelles qui engendre des dégâts sociaux et écologiques inédits.

Or, la civilisation avait impulsé jusqu’ici la transformation de nos milieux en environnement avantageux pour mieux vivre en développant l’éducation, la sympathie, la morale, la solidarité, et l’altruisme, faisant continuellement progresser la reconnaissance universelle de l’autre comme semblable. À l’inverse, faisant escorte, voir suscitant le désastre, se répandent partout dans le monde aujourd’hui des idéologies identitaristes, anti- universalistes mettant en cause la science et la rationalité, donc la civilisation. Celles-ci s’inscrivent dans le prolongement de l’idéologie promue notamment par le nazi Heidegger dont le concept d’ Abbau, (ou  Destruktion), fut euphémisé en déconstruction par des philosophes français du XXe siècle. Exportées aux États-Unis avec le succès que l’on sait, ces idéologies rances nous sont revenues par un effet boomerang sous le déguisement d’une soi-disant « modernité progressiste ». Face à ces tendances létales pour la civilisation et en accord avec l’analyse de François Rastier : « après maintes tentatives de destruction de la notion même de culture, la rationalité critique et l’esprit scientifique dessinent les perspectives d’une reconstruction »,il est crucial de s’engager dans cette démarche.

Hélène Tessier

Un séminaire sur la reconstruction comporte un projet de présentation critique des théories de la déconstruction qui sont devenues dominantes en sciences sociales. Ces théories doivent faire l’objet d’une critique :  leurs conséquences sur la scientificité de nos disciplines et le discrédit avec laquelle elles traitent l’exigence de vérité scientifique constituent des motifs suffisants pour s’y opposer et pour se doter des arguments théoriques nécessaires pour les contrer. Par ailleurs, il existe des ressemblances significatives entre ces théories  et les conditions culturelles qui se sont avérées très propices  au développement du nazisme : irrationalisme militant, antiintellectualisme, triomphe du mythe en politique. L’œuvre de Thomas Mann en témoigne de façon non équivoque.  Il n’est pas surprenant que les sources des théories de la déconstruction se retrouvent dans des courants de pensées dont a découlé l’idéologie nazie  et  dans les travaux d’auteurs qui  se sont activement engagés au soutien de  celle-ci. Il est nécessaire de faire entendre et de faire connaître d’autres voix, celles qui s’opposent à la « destruction de la raison » (Lukacs) et qui, pour reprendre l’expression de Thomas Mann, affirment la « Noblesse de l’esprit ».  Le mépris pour la raison et pour l’histoire, caractéristique des théories de la déconstruction, recouvrent un antihumanisme qui s’incarne sous diverses formes. Celles-ci vont de l’ontologisation des catégories humaines et de la glorification du ressenti au pseudo-rationalisme de l’idéologie managériale.  L’étude d’une autre tradition, qui porte les revendications éminemment  humaines de connaissance, de  liberté et de justice  apparaît donc essentielle.    

Patrick Juignet

Ma rencontre avec le collectif de La reconstruction s’inscrit dans un parcours de recherche qui m’a amené à définir une nouvelle ontologie et par conséquent proposer une anthropologie, puisque l’Homme est, d’évidence, inclus dans le Monde. En rupture avec les ontologies de la substance, comme avec les conceptions communes, opposant nature et culture, corps et esprit, c’est une ontologie pluraliste fondée sur l’idée de complexité et de niveau d’organisation. Ce travail est arrivé presque à son terme et il reste à situer le rôle et le statut de la culture et du sémiotique.
    Quelle est la forme d’existence de l’environnement culturel/sémiotique dans lequel l’humain baigne de sa naissance à sa mort ? De quelle façon joue-t-il un rôle d’intermédiaire ou de médiation entre les individus humains. Cette médiation a d’évidence un rôle majeur dans la constitution du social. Encore doit-on préciser ce rôle et avoir des faits empiriques qui l’attestent. Il faut aussi considérer qu’il n’y a pas d’immanence de l’ordre symbolique, qui n’est pas toujours déjà-là, attendant son heure pour descendre illuminer l’espèce humaine. Il est produit et reproduit par les individus humains au titre qu’ils en ont la compétence. Compte tenu de ces questions, la rencontre avec La Reconstruction tombe à point, puisque son domaine d’étude couvre les divers aspects des sciences humaines, des sciences sociales et de l’anthropologie, en mettant au centre l’activité sémiotique humaine. Faut-il aller jusqu’à fondre les disciplines existantes dans une sémiotique de la culture, cela reste à discuter. Peut-on réduire le social à un lien sémiotique, c’est improbable ? Un certain nombre de débats pourraient être soutenus au sein de La Reconstruction.
   Je finirai par un bref rappel de ma triple formation, d’abord comme médecin, puis comme psychiatre et psychanalyste, enfin comme philosophe (orientation histoire des idées et épistémologie). Cette formation plurielle est à l’origine de la conception anthropologique plurielle que je défends et du refus des réductionnismes, dont la palme revient au physicalisme. J’ai pu constater les effets appauvrissants du réductionnisme biologisant dans ma pratique professionnelle de médecin, et du réductionnisme économique dans ma vie sociale comme citoyen.
Cela débouche sur des problèmes politiques et idéologiques. Je resterai en retrait sur ces sujets. Je considère, en effet, que le rôle du philosophe est plutôt de donner des outils conceptuels permettant à chacun de décider de la conduite la plus adaptée, compte tenu des valeurs qu’il aura choisies. La philosophie doit se démarquer des idéologies pour en être l’observatrice critique et distanciée. Cependant, elle peut indiquer des attitudes possibles eu égard à certains choix éthiques, tel que le respect de la complexité de l’Homme dans une perspective humaniste.

Santiago GUILLÉN,

A.T.E.R. en sciences du langage et sémiotique, Université Lumière Lyon 2, UMR ICAR5191

Le reconstructionnisme est un humanisme des Lumières

S’inscrivant dans la lignée des idéaux des Lumières, les Sciences de la Culture représentent une opportunité d’approfondir notre réflexion sur les valeurs humanistes qui ont façonné nos cultures. Chaque génération, confrontée à de nouveaux défis, se voit dans l’impératif initial de bien assimiler l’héritage intellectuel et culturel légué par ses prédécesseurs. L’objectif de ce séminaire est de rassembler des experts autour d’auteurs fondamentaux, dans le dessein de mieux appréhender les origines intellectuelles et scientifiques de nos cultures, afin de nous doter d’une compréhension plus éclairée face aux enjeux contemporains.

Comme les valeurs culturelles ne sont jamais définitives, il nous incombe de bien appréhender les réflexions sous-tendant la constitution des valeurs humanistes des Lumières afin de ne pas les perdre.

Si l’Université émerge comme un projet visant à universaliser le savoir, ce séminaire ambitionne de partager les connaissances fondamentales en sciences de la Culture. Cette démarche offre l’opportunité de familiariser tant les non-spécialistes que les experts d’autres domaines avec l’œuvre d’un auteur ou autour d’une thématique précise, favorisant ainsi un enrichissement intellectuel et citoyen collectif.

En tant que jeune chercheur, collaborer avec les chercheurs de renom à l’initiative de ce séminaire constitue à la fois un honneur et un privilège.

François Rastier

Dans la vie politique, divers radicalismes ont privilégié une conception purement polémique de la société : elle serait tout entière réductible à des rapports de domination entre minorités et majorité, voire entre individus. Une politisation radicale de la pensée a transposé cela au domaine de la connaissance, où tout propos serait déterminé par les caractères raciaux, sexuels ou sociétaux de celui qui l’énonce. Cette conception cynique de la connaissance s’est révélée réductrice et stérile : récusant toute tradition intellectuelle, elle n’a pu rien ajouter ni même véritablement retrancher, et elle semble avoir épuisé sa « mission historique ». Il reste cependant illusoire de prétendre « déconstruire la déconstruction », car ce serait reconnaître le primat exclusif de la posture polémique qu’elle a voulu imposer. 

Il ne s’agit donc pas de polémiquer, mais de se tourner vers les projets intellectuels abusivement discrédités ou simplement oubliés à dessein et d’exploiter les voies nouvelles qu’ils appellent.

Pour répondre aux amis qui craignent que la reconstruction ne soit un programme polémique, rappelons qu’une reconstruction ne fait pas offense à personne, pas même à ceux qui voudraient détruire la rationalité au nom du Bien – ou du Mal. L’autonomie de la pensée la dissuade de céder au réductionnisme des causes uniques – a fortiori des causes politiques ici déplacées.

La pensée fait partie des biens communs, comme l’air et la lumière : elle n’appartient à personne, et tout homme peut comprendre, comme l’affirmait le Groupe Bourbaki en préambule d’un traité de mathématiques – pourtant inaccessible au profane. En outre, ce bien commun peut s’accroître, car dans son élaboration même il suppose une collaboration : chacun peut objecter, et ce principe fondateur du dialogue philosophique ouvre la dimension critique de toute élaboration scientifique. 

Les devoirs d’objecter et de répondre instituent une forme d’échange social fondé sur la coopération, qui prit jadis le nom de République des esprits. Loin de supprimer les différends, cet espace d’échange permet leur expression comme leur éventuelle résolution.

C’est pourquoi le collectif La Reconstruction, indifférent aux hiérarchies académiques, réunit aussi bien des étudiants que des chercheurs émérites, voire des personnes simplement soucieuses de culture scientifique. L’expérience prouve qu’une zone de « basses pressions » académiques peut s’accommoder de « hautes pressions » intellectuelles.  Selon un principe commun aux universités populaires, chacun peut être technique pourvu qu’il reste accessible, et peut s’adresser à des spécialistes d’autres disciplines que la sienne, tout comme à des personnes qui ne cherchent pas à se situer dans un cadre disciplinaire.