Le projet

Cette entreprise collective intéresse plusieurs domaines coordonnés, présentés ci-dessous comme des acceptions du mot reconstruction.

1. Sens philologique

Restitution des conditions d’écriture, de déchiffrement et de lecture des oeuvres du passé – et du présent.

2. Sens opératique (théorie des œuvres) 

La dualité entre normes (et plus généralement instances) et performances concrétise l’opposition entre liberté et nécessité, mais la dépasse. La liberté n’est pas sans règles, car toute action ne parvient à son but (et à définir un but) que dans un projet, une anticipation qui obéit à des contraintes, ne serait-ce que motrices, déjà dans l’ébauche du geste.

En bref, la nécessité permet la liberté, et la prise de liberté permet l’évolution de la nécessité elle-même. C’est par exemple ce que confirme l’évolution des genres, et avec l’impossibilité de créer hors d’un genre, fût-il idiosyncrasique.

3. Sens épistémologique (voire gnoséologique)

L’objectivisme naïf du positivisme a fait faillite et n’’est plus recevable depuis un siècle et demi (il n’en est plus resté que le critère de l’évidence dans le positivisme logique des années 1930). L’objectivité n’étant plus une donnée, les sciences ont une tâche d’objectivation qu’elles assument en variant méthodiquement les points de vue et les expérimentations qui les mettent en œuvre. Le caractère constructiviste de la reconstruction s’entend ainsi : elle objective des mondes communs, physique, sémiotique et représentationnel.

En revanche, pour les philosophies de la vie (Heidegger, Klages, notamment) dont découle la déconstruction, la réalité étant affaire de vécu, c’est le vécu, et sa forme primaire du ressenti, qui devient le critère du vrai. Le vécu victimaire transforme le ressenti en ressentiment.

4. Sens philosophique ordinaire

La déconstruction en philosophie est un euphémisme pour l’autodestruction de la philosophie, au profit du mythe (métapolitique et/ou « poétique »). Sortir du discours immersif, de l’anecdote essayiste, reprendre au sérieux la pensée et restaurer une rationalité sans illusions, sont des conditions pour restituer l’espace du débat philosophique.

5. Sens éthique

Le paradigme de la transgression, du dépassement des « tabous » reste dominant dans les milieux intellectuels.

Si l’esthétisation par le pathos, le grandiose et l’indicible a caractérisé les totalitarismes, leur échec artistique reste à méditer.

La restauration d’une éthique de la responsabilité s’impose. C’est une condition pour renouer le lien entre l’éthique et l’esthétique, car la responsabilité est une condition de la liberté créatrice. Elle garantit la valeur émancipatrice de l’art.

6. Sens politique

Sortir de la déconstruction, c’est revenir du métapolitique vers le politique.

(Voir la déconstruction de la démocratie par Derrida (notamment « La raison du plus fort », dans Voyous – deux essais sur la raison, Galilée, 2003, notamment pp. 47-48).

Résumé : la démocratie ne peut se dire qu’en grec, ou gréco-romain, ou gréco-chrétien, ou dans les langues européennes, ou dans son expression dans la langue politique mondialisée (mondialatinisée, dit Derrida). L’expérience montre qu’elle est difficilement traduisible en arabe ou arabo-islamique. Sous ce même mot, démocratie, on ne sait pas à l’avance ce qui va se dire. C’est un concept sans concept, une essence sans essence (p. 56).

Les liens évidents entre ces acceptions dessinent une solidarité entre liberté politique, liberté de création artistique et liberté de pensée scientifique, trois conditions du développement de la culture – indépendamment des divisions superficielles entre « culture scientifique » et « culture artistique ». Quant aux différences entre cultures, elles sont importantes, mais restent secondaires : les sciences de la culture objectivent certes leur diversité, mais cette diversité même n’est saisissable que du point de vue cosmopolitique propre à la reconstruction.